May 29, 2012

Chère L.


Ta dernière lettre me laisse un peu perplexe.

Pour la première fois, depuis que je te connais, tu arrives enfin à exprimer ta rage envers moi. Au début, je ne voulais plus t'écrire. Après j’ai pensé au pire.
Ce que je ressens envers toi, ne me laisse plus tranquille. Je déteste tout ce que tu représentes, pourtant je vire folle à l’idée que je ne pourrais peut-être plus jamais glisser ma main dans la tiédeur  de ton corps. Je pourrais mourir uniquement à l’idée que ton odeur oserait un jour disparaitre à jamais de ma mémoire.

Ce que je ressens envers toi ne s’explique pas en langage humain. Il faut inventer des mots, en couper certains, remodeler des phrases, passer de nouvelles lois, chercher, oublier, rééduquer, reformater, retransmettre, renouveler, réimprimer des idées. Il faut patienter, expliquer, accepter, endurer les insultes, survivre les sanctions.
Il faut persévérer
Il faut rêver un peu
Il faut imaginer le monde sans châtiments
Il faut relire Socrate à reculons, en dansant de temps en temps.  
Il faut savoir malmener les petits voisins d’en haut qui ne descendront jamais dans la rue pour manifester
Il faut tuer l’autre qui dérange, qui ne laisse pas, qui regarde sournoisement cette conversation
Il faut pouvoir briser la peur qui paralyse
Il faut aussi arrêter le train sans raison au risque de payer une amende énorme
Il faut s’assurer que l’arbre planté au coin de la rue sera toujours là chaque lendemain pour abriter ce qu’on ne désire pas exposer
Il faut repenser les routes qui mènent vers des zones infranchissables
Il faut aussi voir combien de gens souffriront à la fin
Il faut garder l’accès à son propre corps ouvert à des expériences inconcevables
Il faut savoir laisser le sang couler pour réchauffer la froideur de l’autre
Il faut pouvoir vivre avec l’incertain
Il faut arrêter de jouer à la maman
Il faut casser tout ce qu’il y a autour
Il faut laisser pleurer son vagin
Faire le deuil de son corps


J'ai une envie atroce de te larguer au mur, graver tes formes dans la boue et reposer mes mains endoloris dans la moiteur de tes traces incandescentes. Mais je me renferme. Les livres réapparaissent comme par miracle dans un coin sombre de ma bibliothèque. Tout n’est pas perdu au fait. Il reste encore les quelques lettres et une photo qui raconte tout. Tout ce que tu ne veux pas. Cette photo je peux soudain la perdre. Par mégarde je peux un jour la laisser tomber dans le fleuve Saint-Laurent. Et tout sera fini pour nous à jamais. Mais je me retiens. Je laisse la souffrance durer. J’aime bien. Ca me garde en vie. Je veille sur cette image de nous. Je protège les détails. Ces détails sont importants. Ils relatent l’histoire en tranche et en diagonale. Ils inspirent la confiance. Ils se tiennent compagnie. Ils peuvent détruire ton monde. Le monde que tu détiens du bout des doigts. Je laisse tomber la photo et tout dégringole. Tout se perd pour toi. Mais tout sauf peut-être l’espoir de nous. La photo est là devant moi. Je l’aime tant cette photo. Elle raconte une histoire que j’aime bien. Elle parle d’une fille. Cette fille est là. Elle m’attend. Elle ne veut pas. Cette histoire est triste. Elle a brulé les étapes mais elle s’est ressaisie au bon moment, juste à temps, avant que la photo ne tombe à l’eau.

J’ai erré ce soir, seule, dans ces rues que je connais à peine, au rythme de ces gens étrangers. Dans cette ville ou tout est retravaillé, ou tout peut d’un seul coup, succomber.

La photo est là. Elle attend. Et moi je fais un tour, j’essaye de replacer mes livres au bon endroit.

J’écris comme une rescapée affolée.

J’écris pour faire durer le temps. Ces quelques lignes tu les liras à travers. Google translate ne suffit plus pour vraiment comprendre ce que j’ai envie de te dire.  Mais je me contente pour le moment.

A bientôt,

B.

1 comment:

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